Pourquoi cette étude ?

La France n’a jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui. Des plateaux de télévision aux réseaux sociaux, dans la rue et parfois même dans nos familles, les polémiques s’enchaînent et les désaccords politiques se transforment en détestations. Les Français déplorent que les moments d’unité du pays soient de plus en plus passagers.

Sommes-nous devenus irréconciliables ?

Experts, politiques, sont nombreux à le croire, mais pas nos concitoyens : ils ont conscience du danger que font courir ces divisions à l’avenir du pays. C’est le constat que nous tirons d’une grande enquête menée tout au long de l’année 2019 avec l’Institut de sondage Kantar, auprès de 6000 personnes.

Plus de huit Français sur dix pensent qu’on doit se serrer les coudes et faire face aux problèmes ensemble.

Ni l’entre-soi ni le chacun pour soi ne sont une solution : nous avons besoin d’écrire l’avenir ensemble. Pour Destin Commun, cette étude est un point de départ : elle est à la disposition de ceux qui cherchent à faire émerger une communauté de destin. Né en 2017, notre laboratoire d’idées et d’actions veut contribuer à bâtir une société plus soudée, dont les membres sont convaincus que ce qui les rassemble est plus fort que ce qui les divise.  

Une nation fragmentée ?

Notre rapport confirme que nous vivons comme les branches d’une famille éloignée, avec des valeurs, des codes et des grilles de lecture parfois radicalement différents. Certes, les bulles dans lesquelles nous vivons ne sont pas étanches : il arrive que des fronts communs surgissent et que des coalitions de circonstance se nouent. Du mouvement des Gilets Jaunes aux marches pour le climat, des voix parfois très éloignées les unes des autres s’entendent et se font entendre ensemble.

Mais nous avons des difficultés à prendre en compte des aspirations et des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Nous avons tendance à parler à la place des autres et à projeter sur eux nos propres visions du monde. Nous masquons ainsi ce qui a pour eux de l’importance : leurs croyances, leurs convictions, leurs amertumes, leurs espérances.  

Ces écarts entre codes, valeurs et visions du monde sont naturels dans une société démocratique. il est même sain qu’ils existent. Mais lorsque ces écarts sont méconnus, ils favorisent les incompréhensions réciproques. En mettant en avant les positionnements les plus extrêmes, les réseaux sociaux et les médias en accentuent les effets.

Ces incompréhensions nourrissent en retour le ressentiment et la défiance mutuelle. Il devient plus acceptable de haïr les élites ou de mépriser les plus pauvres, de déconsidérer les bobos ou les classes populaires, de vilipender les migrants ou les musulmans, de regarder de haut les corps intermédiaires, de se défier de ceux qui cherchent le compromis. Elles nourrissent enfin une forme de nostalgie pour un temps passé, un « c’était mieux avant », et une tentation plus globale du repli sur les frontières nationales.  

Besoins Minorités Bien Être Ensemble

Migrants Citoyens Ensemble

Travail Chômeurs Ensemble

Respecté Juste Valeur Ensemble

Ce processus d’éloignement est puissant. Mais il n’est pas irrémédiable : 61% des Français pensent que nos divisions sont surmontables.

Il ne s’agit pas de rechercher le consensus : nous avons de vraies divergences et de vrais désaccords. Mais nous devons être capables d’engager le dialogue, de comprendre ces différences et de faire émerger un terrain commun. En revanche, il faut agir vite : la conviction que nous pouvons avancer ensemble, par-delà tout ce qui nous oppose, est plus faible en France qu’en Allemagne et aux États-Unis, où nous avons mené des enquêtes similaires.  

Comprendre les mécanismes qui nous éloignent les uns des autres pour mieux les dépasser, saisir les points de convergence pour mieux les amplifier : c’est l’objectif de « La France en quête », ce projet au long cours porté par Destin Commun. Ce travail, nous en sommes convaincus, peut éclairer les politiques, les acteurs de la société civile, les corps intermédiaires, les grandes entreprises ou les réseaux sociaux.   

Comment nous en sommes arrivés là

Cette fragmentation française est à l’image des bouleversements que la France a connus ces dernières années. La crise économique, les mutations profondes du marché du travail, leur impact sur nos villes et nos régions ont créé beaucoup d’incertitude. Un grand nombre de Français ne se reconnaissent plus dans le chemin qu’a pris leur pays. Ils ont le sentiment qu’ils n’appartiennent pas au même monde que les autres. Les certitudes sur lesquelles chacun a bâti sa vie ont tendance à s’affaiblir. Les écarts de salaires se sont creusés. Des métiers ont disparu et n’ont pas été remplacés par des emplois de même qualité. Les liens que nous avons tissés avec nos voisins sont devenus plus fragiles.

Les Français se demandent en quoi et à qui ils peuvent faire confiance. Les institutions sont les premières à en payer le prix. Elles ont du mal à remplir leur mission, qui est précisément d’assurer la cohésion de la société. Pompiers, médecins ou enseignants, pourtant appréciés des Français, racontent combien ils font face à des violences et des tensions dans l’exercice de leur mission.

Les partis politiques n’ont jamais été vraiment tenus en considération par nos concitoyens. Mais les vagues de « dégagisme » et l’éclatement du paysage politique montrent combien il devient difficile de débattre et d’élaborer ensemble des réponses à ces incertitudes. Les réseaux sociaux deviennent surtout des chambres d’écho de nos propres opinions. Nous entendons et nous lisons des mots qui nous confortent dans ce que nous pensons. Et bien souvent, nous ne lisons et n’entendons des propos des autres que ce qui suscite l’indignation générale.

Cette instabilité permanente suscite une angoisse profonde, que les populistes autoritaires savent bien exploiter. Ils alimentent la colère, la détournent de leur cible, pour les diriger vers les plus vulnérables, les immigrés ou les minorités. L’adversaire devient un ennemi ; l’autre, une menace.

Nous regardons souvent dans le rétroviseur, et nous analysons le présent à la lumière des cadres du passé. Nous déplorons souvent ce qui se défait. Personne, en vérité, ne souhaite revenir au monde d’avant. Mais chacun se sent volontiers désemparé pour bâtir le monde de demain. Comprendre ce qui se passe dans nos têtes et dans celle des autres peut nous aider à dépasser ces incompréhensions mutuelles et cette crise de l’avenir.

Notre approche

Avec l'institut de sondage Kantar, nous avons interrogé plus de 6000 personnes par questionnaire auto-administré en ligne. Deux vagues ont été menées : en mars 2019, auprès d’un échantillon de 4008 personnes, et en novembre 2019, auprès d’un échantillon de 2003 personnes. Les résultats ont été consolidés selon la méthode des quotas représentatifs (sexe, âge, profession de la personne de référence) et stratifiés par région et catégorie d’agglomération.

Nous avons également conduit douze groupes de discussion d’environ trois heures chacun, à Paris, Lille, Dijon et Montpellier, en mai et en octobre 2019, auprès d’habitants de ces centres urbains et de leurs agglomérations. 

Les participants ont répondu à des dizaines de questions portant sur les enjeux les plus importants du moment, mais aussi sur leurs inquiétudes pour l’avenir, leur sentiment face aux grandes transformations en cours et leurs aspirations.

Mais nous avons aussi cherché à comprendre pourquoi les personnes que nous avons interrogées défendaient tel ou tel point de vue, en nous appuyant sur une série de questions qui nous ont aidés à identifier leurs convictions profondes - leurs croyances fondamentales, leur optimisme, leur identité - leur degré d’engagement au quotidien et leur implication dans la conversation nationale.

En nous appuyant sur ces convictions profondes, nous avons cherché à mettre au jour les prédispositions psychologiques qui inspirent les modes de vie et les opinions des Français.

Nous avons utilisé une méthode d’analyse statistique appelée classification hiérarchique ascendante pour identifier des groupes d’individus dont les croyances et les engagements sont similaires. Elle nous a permis de faire émerger six familles de Français, qui ne correspondent pas nécessairement aux catégories socio-démographiques utilisées habituellement dans les enquêtes (l’âge, le niveau de diplôme, la proximité partisane). Cette approche brosse un portrait différent de la société française, qui est une contribution que nous voulons apporter au débat et qui peut être utile pour nous adresser aux Français.

Comme toutes les enquêtes d’opinion, cette étude ne rend compte que de façon partielle de la complexité de la psyché humaine. La psychologie elle-même n’explique pas tout : d’autres facteurs - socio-économiques, territoriaux, politiques - influencent nos opinions. Parce qu’elle est nouvelle, notamment en France, cette approche est aussi perfectible. Mais nous avons pris soin de travailler sur un large échantillon et d’écrire le questionnaire le plus ouvert possible, pour laisser les Français nous dire ce qui est, au fond d’eux même, le plus important à leurs yeux.

Les six familles de Français

Dans cette France fragmentée, nous avons trouvé six familles de Français, qui se définissent non par ce qu’elles sont ou ce qu’elles ont l’air d’être, mais par ce qu’elles croient.

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Les Militants désabusés (12%)

Les Militants désabusés se préoccupent d’abord des inégalités sociales et du changement climatique. Égalité et justice sont leurs valeurs cardinales. Ils sont plutôt ouverts aux monde, plus diplômés et plus laïcs que la moyenne. Ils sont plutôt pessimistes.

Les Stabilisateurs (19%)

Les Stabilisateurs sont très engagés au quotidien. Ils valorisent le compromis, ils ont un peu plus confiance que les autres dans les institutions, notamment au niveau local. Ils sont un peu plus âgés et un peu plus aisés que la moyenne. On les trouve davantage dans les villes moyennes.

Les Libéraux optimistes (11%)

Les Libéraux optimistes perçoivent l’avenir avec confiance. Ils ont des appartenances fortes, sont ouverts au monde et valorisent l’indépendance. Pragmatiques, ils ont tendance à éviter le conflit. Ils sont plus jeunes et plus urbains que la moyenne.

Les Attentistes (16%)

Les Attentistes sont détachés et désengagés. Ils sont incertains dans leurs convictions, plus individualistes et ont moins le sentiment que d’autres qu’ils contrôlent ce qui leur arrive dans l’existence. On les trouve surtout dans les grandes villes, et c’est la plus jeune de nos familles

Les Laissés-pour-compte (22%)

Les Laissés pour compte éprouvent une colère et une défiance très forte envers les institutions. Ils se sentent abandonnés et peu reconnus par les autres. Ils aspirent à un ordre juste. Ce groupe compte plus de femmes que d’hommes.

Les Identitaires (20%)

Les identitaires sont engagés en politique. Ils sont profondément attachés à l’identité nationale, aspirent à une société dont la culture et les codes sont homogènes et croient en l’effort et en l’ordre. Ils s’inquiètent du déclin de la France. Plus âgés que la moyenne des Français, ils sont aussi très pessimistes.

Les convictions profondes apportent une lecture complémentaire sur les dynamiques qui traversent la société.

Aujourd'hui En France, La Démocratie Fonctionne Bien

Travail Chômeurs

Immigrés Prioritaires

Les Trois France

Troisfrance Microsite

La France polémique

À eux deux, Identitaires et Militants désabusés ne représentent qu’un tiers de la population française. Mais dès qu’il est question d’identité, d’immigration ou d’Islam, leur affrontement domine la conversation nationale. Ils peuvent nourrir le sentiment que le pays est coupé en deux.

Nous avons rassemblé ces deux familles sous le terme de « France polémique » parce qu’elles ont une vision claire, cohérente et souvent intransigeante de ce que doit être la communauté de destin. Dans ces deux familles, il y a une hostilité franche à l’égard du groupe opposé. Elles sont particulièrement visibles dans l’espace médiatique et sur les réseaux sociaux, mais leur affrontement n’occupe pas le cœur des Français.  

Les Identitaires considèrent que l’apprentissage des règles, de l’obéissance et du travail sont déterminants dans le développement de l’individu. Ils sont tout particulièrement sensibles à la loyauté. Le partage de règles et de traditions communes est à leurs yeux une condition centrale pour vivre ensemble, dans un monde perçu comme menaçant. Pour eux, l’appartenance conditionne la justice.

À l’opposé, les Militants désabusés portent une vision de la société où les traditions n’occupent qu’une place secondaire. Ils estiment qu’elles sont imposées par des dominants, qui les revendiquent pour servir leurs intérêts. Les Militants désabusés promeuvent l’égalité, en particulier entre les hommes et les femmes, et s’attachent fortement à défendre la protection des minorités. Ils sont pessimistes, mais beaucoup moins enclins que les autres à percevoir le monde comme menaçant. Pour eux, rien n’a d’importance dans les appartenances : tout n’est qu’une question de justice.

Cet affrontement ne recoupe que partiellement le clivage gauche-droite. Il a même tendance à fracturer certaines familles politiques. Il contribue à la recomposition politique en cours. Ces deux familles ne sont pas équivalentes : Les Militants désabusés sont davantage prêts au compromis que les Identitaires. Mais ils sont aussi plus isolés des autres groupes sur les questions d’identité.  

Convictionsprofondes Des MD

La France tranquille

La polarisation croissante portée par les Militants désabusés et les Identitaires masque une autre division, plus verticale cette fois. Elle se joue selon le degré d’intégration sociale et citoyenne vécu par les familles de Français que nous avons identifiés. À l’opposition entre « ouverts » et « fermés » s’ajoute une opposition entre ceux qui se sentent à l’aise avec le modèle de société d’aujourd’hui, et ceux qui, au contraire, s’en sentent éloignés.

La France tranquille des Stabilisateurs et des Libéraux optimistes est la plus petite France. Ces deux familles sont les piliers du modèle de société d’aujourd’hui, parce qu’elles croient en ses potentialités ou parce qu’elles pensent que les déséquilibres inhérents au système peuvent être corrigés. Libéraux optimistes et Stabilisateurs s’intéressent particulièrement à la politique ; ils sont les plus enclins au compromis, ils sont majoritairement d’avis que la protection sociale des Français est juste et équitable et ils font plus confiance aux institutions que la moyenne. Mais ce qui fait leur force peut être aussi une faiblesse : leur forte aversion pour le conflit les rend parfois moins perméables aux attentes et aux aspirations des autres familles.

« On évolue dans un environnement proche du nôtre, chacun dans notre groupe, on ne sent pas la fracture parce qu’on passe du temps avec ceux qui sont d’accord avec nous. »  Un libéral optimiste entendu dans un groupe de discussion.

3.2 Confiance Institutions Et Démocratie

3.3 Mépris Et Considération (1)

3.4 Compromis Plutôt Que Conflit

La France des oubliés

La France des Oubliés est le miroir inverse de la France tranquille : les Attentistes et les Laissés pour compte qui la composent représentent 38% de la population. Ils sont profondément désengagés de la vie sociale et citoyenne.

Ils sont les plus éloignés de la vie politique : 70% d’entre eux se sont abstenus aux élections européennes. Ils ne prennent pas part à la conversation nationale. Par indifférence ou par colère, ils prennent leur distance avec la société. Le mouvement des Gilets Jaunes, dans lequel nombre de Laissés pour compte se sont reconnus, a été perçu comme une tentative de prise de parole pour faire entendre leur voix et leur vision du monde.   

Leurs appartenances sont faibles, ce qui les rend aussi vulnérables aux discours opposant un « eux » à un « nous ». C’est en particulier le cas des Laissés pour compte, dont les opinions sur l’immigration et l’Islam sont proches de celles des Identitaires.

Les aspirations de ces deux familles diffèrent fondamentalement. Les Laissés pour compte recherchent d’abord un ordre juste, une France avec moins d’inégalités, quand les Identitaires promeuvent d’abord une France fidèle à ses racines et à ses traditions. Mais la colère des Laissés pour compte envers « le système » et leur sentiment d’abandon sont susceptibles de se réorienter contre les « autres » - minorités religieuses, migrants ou réfugiés – que les populistes autoritaires décrivent comme une menace pour les intérêts de la communauté nationale.

Cet enjeu est déterminant : dans des sociétés fragmentées, les individus perçoivent davantage les problèmes à travers leurs appartenances de groupe. Parce que les appartenances des Laissés pour compte sont faibles, à l’exception de leur appartenance à la nation qui fonctionne comme une appartenance par défaut, ils sont susceptibles d’épouser les vues des Identitaires. Réengager la France des Oubliés est donc la première des priorités.

DC Feq Figure3 11

Ces enjeux qui nous divisent

Nous avons longuement interrogé nos familles sur les grands enjeux qui occupent le débat public : le rapport au chômage et au travail, à l’immigration, à l’Islam, à la justice sociale et à l’environnement. Nous pensons que « la France en quête » peut apporter un éclairage complémentaire sur les opinions et les attitudes des Français sur ces questions.

Immigration.

Notre étude montre combien la tension est forte entre une aspiration à l’ouverture aux autres et au monde et un désir de se sentir protégé, dans un environnement perçu comme menaçant. L’une des raisons pour lesquelles ces débats sont aussi tendus est qu’ils s’inscrivent dans des visions du monde radicalement opposées.

Les Identitaires perçoivent les immigrés à la fois comme une menace pour l’ordre physique et social, et leur présence comme un choix politique qui déséquilibre l’ensemble du système. A l’inverse, les Militants désabusés évoquent situation d’urgence, conditions d’accueil déplorables, montée du racisme et droits humains. Les familles situées entre ces deux extrêmes vivent plutôt des conflits de valeurs. Les notions de privilège et de victimisation sont déterminantes : plus le sentiment que les migrants passent avant les Français est élevé, plus les familles soutiendront la fermeture des frontières.

Les opinions des Libéraux optimistes éclairent en particulier ce cas de figure : ils défendent une société ouverte et ont majoritairement des opinions positives sur les migrants qu’ils voient comme un enrichissement culturel, mais demeurent convaincus que les immigrés sont prioritaires dans l’accès aux aides sociales et sont donc enclins à soutenir la fermeture des frontières. 

Travail.

Le rapport des Français au travail est constitutif de leur identité. Contrairement à une idée répandue, ils attachent beaucoup d’importance à l’effort individuel. Le métier qu’ils exercent est également au cœur de leur identité personnelle : il est important pour 72% d’entre eux. Notre enquête montre que l’on se définit non seulement parce qu’on est, mais parce ce qu’on fait. Cette valeur – celle de la responsabilité individuelle – joue un rôle dans la façon dont nous percevons ceux qui ont des difficultés à trouver du travail. Plus de 70% des Identitaires et des Libéraux optimistes sont convaincus qu’un chômeur pourrait trouver du travail s’ils le voulaient vraiment, quand 82% des Militants désabusés pensent le contraire. Les autres familles sont partagées.

Islam.

Si les polémiques s’enchaînent à propos de l’Islam dans le débat public et donnent le sentiment que le pays est divisé en deux camps, notre enquête montre que les opinions des Français sont moins tranchées qu’il y paraît. Une majorité de Français s’inquiète qu’un climat d’hostilité à l’égard des musulmans s’installe en France.

L’opposition entre Militants désabusés et Identitaires est forte – c’est elle qui domine la conversation nationale. Les premiers perçoivent le débat sous le prisme du respect des droits des minorités. Les seconds, à la fois attachés aux coutumes et aux traditions, et traversés par un sentiment de menace élevée, associent l’Islam à la violence. Les autres familles, là encore, se distinguent par leur ambivalence, même si les Laissés pour compte sont plus vulnérables aux discours qui désignent les minorités comme des ennemis de la majorité. Le cas des Libéraux optimistes retient à nouveau l’attention : leurs sentiments positifs à l’égard des musulmans sont plus élevés que la moyenne, mais ils semblent s’interroger sur la capacité de la société française à accepter la présence de l’Islam en France.

Justice sociale.

Du mouvement des Gilets Jaunes au mouvement des retraites, la question de la justice – et en particulier de la justice sociale – est au cœur du débat public.

Sur ce point, les clivages entre familles sont différents. Les libéraux optimistes sont les seuls à faire de la compétitivité des entreprises une priorité ; ils sont également les moins nombreux à penser que pour établir la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres. À l’opposé, Militants désabusés et Laissés pour compte se rejoignent massivement pour plébisciter la redistribution et la priorité donnée à l’amélioration de la situation des salariés.

Notre enquête montre que l’équité est la valeur cardinale des Français : 91% jugent que ce dont une société a le plus besoin, c’est de justice. Elle est en tête de tous les fondements moraux dans toutes nos familles. Mais elle n’a pas la même signification pour tous. Chez les Libéraux optimistes, elle est liée à l’effort individuel et à la reconnaissance du mérite, tandis que chez les Militants désabusés il s’agit davantage d’un principe politique qui conditionne tous les autres : ils l’évoquent d’abord comme inégalités sociales. Chez les Laissés pour compte, elle est davantage liée à une situation personnelle : c’est d’une injustice vécue dont il est question. Elle est davantage dépolitisée.

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Ces convictions profondes qui nous gouvernent

En utilisant des éléments issus de la recherche en psychologie sociale, « la France en quête » a cherché à éclairer autrement la fragmentation française : nous avons voulu cerner de quelle façon les identités de groupe et les croyances fondamentales influençaient nos visions du monde et nos aspirations. Ce que nous avons appelé les convictions profondes des Français s’appuient sur différents travaux de recherche.

L’optimisme et le pessimisme.

La recherche a montré que l’optimisme des individus n’était pas nécessairement lié à leur situation personnelle et à leur sentiment de bien-être, mais qu’être optimiste influençait fortement la vision du monde de chacun. Notre enquête montre ainsi que ceux qui sont convaincus que le pays va dans la bonne direction sont aussi les plus enclins à juger que la protection sociale des Français est juste et équitable. Les pessimistes sont également plus nombreux à soutenir des politiques de fermeture face aux migrants que les optimistes.

Le sentiment de menace.

Nous n’avons pas tous la même perception du monde extérieur. Certains le perçoivent comme un endroit sûr, avec des poches isolées de violence, tandis que d’autres le perçoivent comme globalement menaçant, avec des lieux isolés de tranquillité. Pour en mesurer l’effet et l’intensité, nous avons demandé aux répondants s’ils pensaient que le monde était un endroit de plus en plus dangereux. Il y a une corrélation forte entre ce sentiment de menace et des opinions défendues sur l’immigration et l’Islam. Les Militants désabusés sont les plus nombreux à percevoir le monde comme un endroit sûr. Ce sont aussi les plus nombreux à se sentir appartenir au monde entier.

Le mode de parentalité et la prédisposition autoritaire.

La recherche a montré que la tendance des individus à se reconnaître dans une société autoritaire – avec un chef à sa tête et une forte hiérarchie sociale – était liée à leur style de parentalité. Par exemple, quelqu’un qui pense qu’un enfant doit être obéissant plutôt qu’autonome va être plus enclin à développer une éthique autoritaire. « La France en quête » le confirme : les opinions des Français sont corrélées à leur mode de parentalité sur toute une série de questions liées à l’identité, à l’immigration et à l’autorité. Par exemple, ceux qui ont un style de parentalité stricte sont beaucoup plus nombreux à penser que l’identité de la France est en train de disparaître ou que l’Islam n’est pas une religion pacifique que ceux qui ont un style de parentalité permissif.  

Les fondements moraux.

Ce qui relève de la morale n’est pas seulement ce qui est juste et injuste. Le psychologue américain Jonathan Haidt a montré que notre moralité influençait nos comportements politiques et expliqué que notre système de valeurs reposait sur au moins cinq piliers fondamentaux :

  1. La bienveillance – et son contraire, le préjudice – ont à voir avec la protection du plus vulnérable et l’aide apportée à ceux qui en ont besoin.
  2. L’équité – et son contraire, la fraude – renvoient à l’égalité, à la réciprocité, à la proportionnalité et au fait de rendre justice selon des règles reconnues de tous.
  3. La pureté – et son contraire, le dégoût – renvoient à la protection de l’intégrité physique, spirituelle, culturelle du groupe auquel on appartient.
  4. La loyauté – et son contraire, la trahison – relèvent de notre capacité à faire un avec un groupe, ou une nation.
  5. L’autorité – et son contraire, la subversion – font référence à notre inclinaison à suivre les règles (ou les traditions) d’un pouvoir que nous considérons comme légitime.

Nous avons posé à nos répondants une série de questions pour déterminer de quelle façon ils percevaient ces cinq valeurs clés. D’une famille à l’autre, il existe des distinctions fortes. Les Militants désabusés privilégient l’équité et la bienveillance, devant toutes les autres, tandis que Libéraux optimistes et les Identitaires attachent de l’importance aux cinq valeurs.

Ces valeurs sont liées à des positionnements sur un certain nombre de sujets. Par exemple, les individus qui attachent une importance forte à la loyauté approuveront la proposition selon laquelle les immigrés, pour s’intégrer, doivent adopter les coutumes et les habitudes françaises et ceux qui priorisent l’autorité plébisciteront la fermeture des frontières.

Hiatus

Responsabilité individuelle.

Pour expliquer ce qui nous arrive dans l’existence, certains individus soulignent l’importance de la responsabilité individuelle et des choix que nous faisons, quand d’autres insistent au contraire sur les injustices structurelles et les responsabilités collectives pour expliquer des situations données ou des comportements. Ces convictions ont une influence significative sur nos convictions politiques et sur toute une série d’opinions. Ainsi, 57 % des personnes qui attribuent la réussite au travail et à l’effort sont d’accord avec le fait que les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment, alors que ceux qui croient à la chance et aux circonstances ne sont que 36 % à porter ce jugement sur les personnes sans emploi.  

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Les identités de groupe.

La façon dont nous nous définissons dit beaucoup de notre rapport aux autres et nous permet de nous situer dans l’espace social. Trouvons-nous, par exemple, que le fait d’être français est important dans notre existence ? Nous définissons-nous selon notre milieu social ou selon nos convictions politiques ? Quel rôle jouent notre genre ou notre âge dans la façon dont nous nous représentons ?

Dans « la France en quête », ce sont les Libéraux optimistes et les Identitaires qui ont les appartenances les plus fortes, tandis qu’elles sont plus faibles chez les Militants désabusés. Les Laissés pour compte et les Attentistes sont ceux qui accordent le moins d’importance à leur identité politique.

Accorder beaucoup d’importance à ses appartenances a des conséquences sur les opinions que nous soutenons. C’est le cas de notre nationalité : en France, la communauté nationale est souvent décrite comme la seule légitime, contre toutes les autres communautés. Elle a donc tendance à surdéterminer nos identités. Ceux qui accordent une importance forte à leur identité nationale sont beaucoup plus susceptibles de penser qu’on se préoccupe davantage des besoins des minorités que du bien-être de la majorité ou de plaider pour la fermeture des frontières.

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Vrais problèmes, vraies divergences, mais vraies convergences

Tout porte donc à croire que nous sommes profondément divisés et que nous sommes loin de partager un terrain commun : c’est ce que donnent à voir les polémiques incessantes sur les plateaux de télévision ou les réseaux sociaux.

Pourtant – c’est aussi ce que nous avons voulu montrer dans ce rapport et c’est bien ce que nous pensons être essentiel à l’avenir de la société française – il existe aussi des points de convergence et un désir d’avancer ensemble : 61% des Français pensent que nos divisions sont surmontables.

Il y a d’abord un désir de dialogue :

Pour un Français sur deux, la France idéale est un pays où l’on s’écoute et où l’on se respecte les uns les autres. Elle témoigne en creux de la difficulté à se parler alors que 89% jugent que le débat public devient de plus en plus agressif.

Il y a ensuite un attachement profond à l’État et à ses missions de service public : L’attachement à l’État social reste profondément ancré chez les Français. Il reste, pour beaucoup, la colonne vertébrale du pays.

Il y a enfin la conviction, partagée par 68% des Français, que la protection de l’environnement est un enjeu qui peut nous rassembler par-delà nos divisions : la transition écologique n’est plus quelque chose de lointain pour les Français. Si chacun se sent impliqué et à sa place dans cette voie, elle peut nous rassembler comme communauté de destin.

Mais cela suppose d’agir vite. La priorité doit être de réengager la France des Oubliés, et notamment de lui laisser la parole, pour éviter qu’elle soit ou trop indifférente ou trop vulnérable pour réagir aux sirènes identitaires. Aux yeux de Destin Commun, c’est le chantier qu’il est urgent d’ouvrir.

Il aura nécessairement des conséquences sur les politiques publiques, de la politique de mixité sociale dans les écoles à la politique d’aménagement du territoire. Il s’agit, par exemple, d’investir des lieux ou d’en créer de nouveaux pour faciliter la rencontre et le dialogue entre les différentes familles.

Il en aura également pour les corps intermédiaires et les acteurs de la société civile : leur rôle d’acteur du compromis est essentiel, mais pour qu’ils soient en mesure de le faire, ils doivent mieux tenir compte de cette France qui s’éloigne ou se sent abandonnée. Prendre en compte les convictions profondes des Français et en particulier celles de ces deux familles, ne pas les ignorer, connaître et reconnaître leur existence peut aider à engager le dialogue avec elles.

Il en aura aussi pour les entreprises : elles peuvent aujourd’hui définir leur raison d’être. Beaucoup d’entre elles emploient des Laissés pour compte et des Attentistes. Les associer à cette démarche par exemple, participera à la cohésion sociale à laquelle aspirent les Français.

Il en a enfin pour le monde politique et pour les médias. Ne pas chercher à galvaniser ses troupes en polarisant inutilement le débat sur les questions d’identité, nous paraît essentiel : dans une France qui se sent réellement fragmentée, la période sera davantage aux guérisseurs qu’aux guerriers, et à ceux qui mettent en avant ce que nous avons en commun.

Nous avons besoin de retrouver un récit partagé, dans lequel chacun se sent à sa place. C’est à cette tâche que Destin Commun entend contribuer.

«Au fond, ce qui nous manque, c’est un projet commun. » Un Laissé pour compte entendu dans un groupe de discussion

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L'écologie au coeur d'un destin commun

Les chiffres clés

  • 83 % des Français sont convaincus qu’on doit se serrer les coudes et faire face aux problèmes ensemble.
  • 61% des Français considèrent que nos divisions sont surmontables.
  • 68% des Français pensent que l’environnement est un enjeu qui peut nous réunir par-delà nos divisions et 78% pensent souvent à ces questions.
  • 89% des Français trouvent que le débat public devient de plus en plus agressif.
  • Six familles de Français émergent de notre étude :
    • les Militants désabusés (12 %),
    • les Stabilisateurs (19 %),
    • les Libéraux optimistes (11 %),
    • les Attentistes (16 %),
    • les Laissés pour compte (22 %),
    • les Identitaires (20 %).
  • Les Libéraux optimistes et les Stabilisateurs sont 64% à penser que la démocratie fonctionne bien, contre 31 % pour les autres.
  • 46% des Attentistes et 38% des Laissés pour compte n’ont aucun engagement local ou partisan.
  • 73% des Français pensent que le travail et l’effort sont les éléments déterminants dans la réussite des gens contre 27 % qui considèrent la chance et les circonstances comme expliquant la trajectoire de chacun.
  • 43% des Français pensent que l’identité de la France se réinvente sans cesse. Mais ce chiffre est de 21% chez les Laissés pour compte et 17% chez les Identitaires, qui pensent majoritairement (79 % et 83 %) que l’identité de notre pays est en train de disparaître.
  • 59 % des Français considèrent que la France ne doit pas s’excuser de son histoire pour avancer ensemble.
  • 41% pensent, au contraire, que pour mieux vivre ensemble, on doit reconnaître les pages sombres de notre histoire, et notamment la colonisation.
  • Les Militants désabusés sont souvent isolés des autres groupes sur de nombreux sujets. Plus ouverts sur l’Europe et le monde, ils ne sont que 37% à considérer comme important le fait d’être français contre 76 % en moyenne par exemple.
  • 62% des Français s’inquiètent d’un climat d’hostilité croissant à l’égard des musulmans en France. Ce chiffre dépasse 50 % pour tous les groupes.

 

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